La Charte du Kurukan Fuga : Première Déclaration des Droits Humains de l'Histoire (1236)

La Charte du Kurukan Fuga, ou Charte du Mandé, est un ancien texte juridique proclamé en 1236 par Soundiata Keïta après la fondation de l’Empire du Mali. Considérée comme l’une des premières déclarations des droits humains, elle établissait les règles de gouvernance, de justice et d’organisation sociale de l’empire mandingue. Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2009, elle témoigne de l’avancée politique et juridique de l’Afrique médiévale.

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Rédigé par ELEGBEDE Kouamé Thierry Roger

📅 19 juillet 2026 • 👁 15 vues

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Introduction

La Charte du Kurukan Fuga, également appelée Charte du Mandé ou "Manden Kalikan", constitue l'une des plus anciennes constitutions au monde et la première déclaration des droits humains jamais proclamée. Proclamée solennellement en 1236 après la bataille de Kirina (1235) par Soundiata Keïta, fondateur de l'Empire du Mali, et une assemblée de nobles et de sages, ce document fondateur a établi les lois et les principes de gouvernance qui ont régi le vaste empire mandingue. Inscrite en 2009 par l'UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, cette charte demeure un témoignage exceptionnel de la sophistication juridique et politique de l'Afrique médiévale.

 

1. Contexte Historique et Origine

Au lendemain de la victoire décisive de Soundiata Keïta sur le roi Soumaoro Kanté lors de la bataille de Kirina en 1235, le Mandé fut libéré du joug tyrannique qui l'opprimait. C'est dans ce contexte de libération et de reconstruction que Soundiata Keïta convoqua une assemblée générale extraordinaire à Kurukan Fuga (situé dans l'actuel cercle de Kangaba, entre la Guinée et le Mali) pour établir les fondements juridiques du nouvel empire.

 

Le nom "Kurukan Fuga" signifie "clairière sur granite/roche latéritique", faisant référence à la plaine près de la ville de Ka-ba (aujourd'hui Kangaba) où la charte fut présentée. Cette assemblée constitutive réunit les représentants de tous les clans mandingues, les chefs de tribus, les marabouts, les griots et les membres de la confrérie des chasseurs à laquelle appartenait Soundiata Keïta.

 

2. Structure et Contenu de la Charte

La Charte du Kurukan Fuga comprend 44 articles répartis en plusieurs sections thématiques :

 

A. L'Organisation Sociale (Articles 1-30)

 

La charte établit une organisation sociale structurée et inclusive :

 

Article 1 : La société du Grand Mandé est divisée en seize (16) clans de porteurs de carquois (guerriers), cinq (5) classes de marabouts (éducateurs religieux), quatre (4) classes de Nyamakalas (hommes de caste spécialisés dans certains métiers) et une classe de serfs.

 

- Article 2 : Les Nyamakalas (griots) ont pour mission de dire la vérité aux chefs, d'être leurs conseillers et de défendre par le verbe les règles établies.

 

- Article 4 : La société est organisée en classes d'âge. Les personnes nées durant trois années consécutives appartiennent à la même classe d'âge. Les membres de la classe intermédiaire entre jeunes et vieux doivent participer aux grandes décisions.

 

- Article 5 : Chacun a droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. Toute tentative d'enlever la vie à autrui est punie de mort.

 

B. Les Droits des Femmes (Articles 14-16) 

 

La charte consacre des principes révolutionnaires pour l'époque concernant les femmes :

 

- Article 14 : "N'offensez jamais les femmes, nos mères".

 

- Article 15 : "Ne portez jamais la main sur une femme mariée avant d'avoir fait intervenir sans succès son mari".

 

- Article 16 : "Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes, doivent être associées à tous nos gouvernements". Cet article garantit la participation des femmes à tous les niveaux de prise de décision.

 

C. Le Traitement Humain des Esclaves (Article 20) 

 

L'article 20 représente une avancée majeure pour l'époque : "Ne maltraitez pas les esclaves, accordez-leur un jour de repos par semaine et faites en sorte qu'ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l'esclave et non du sac qu'il porte". La charte abolit l'esclavage par razzia (raid) et interdit les guerres de conquête pour capturer des esclaves.

 

D. Les Droits de Propriété (Articles 31-36)

 

La charte définit cinq façons légitimes d'acquérir la propriété : l'achat, la donation, l'échange, le travail et la succession. Elle établit également des règles précises concernant les objets trouvés, l'élevage et les échanges commerciaux.

 

E. La Protection de l'Environnement (Articles 37-39) 

 

La charte intègre des dispositions environnementales remarquables :

 

- Article 38 : "Avant de mettre le feu à la brousse, ne regardez pas à terre, levez la tête en direction de la cime des arbres pour voir s'ils portent des fruits ou des fleurs".

 

- Article 39 : Les animaux domestiques doivent être attachés pendant la période de culture et libérés après les récoltes.

 

F. Les Responsabilités Personnelles (Articles 40-44) 

 

Ces articles soulignent l'importance du respect de la parenté, du mariage et du voisinage, ainsi que le principe selon lequel on peut tuer l'ennemi mais pas l'humilier.

 

3. Les Sept Principes Fondamentaux 

 

Outre les 44 articles, la Charte du Mandé énonce sept principes fondamentaux qui résument sa philosophie :

 

1. "Toute vie est une vie" : Respect absolu de la vie humaine sans discrimination.

 

2. "Le tort demande réparation" : Toute atteinte à autrui doit être réparée.

 

3. "Pratique l'entraide" : Solidarité et responsabilité collective envers la famille et la communauté.

 

4. "Veille sur la patrie" : Protection et préservation de la terre des ancêtres.

 

5. "Ruine la servitude et la faim" : Abolition de l'esclavage et garantie de la sécurité alimentaire.

 

6. "Que cessent les tourments de la guerre" : Rejet de la guerre et des razzias.

 

7. "Chacun est libre de dire, de faire et de voir" : Liberté d'expression, d'action et de pensée.

 

4. Innovations et Valeurs de la Charte 

 

La Charte du Kurukan Fuga présente plusieurs caractéristiques révolutionnaires pour son époque :

 

A. Une Constitution Avant l'Heure 

Élaborée en 1236, cette charte précède de plus de cinq siècles la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Elle constitue l'une des premières constitutions écrites (bien que transmise oralement) établissant un système de gouvernance fédérale.

 

B. La Paix Sociale dans la Diversité 

La charte institue le "Sanankuya" (cousinage à plaisanterie) et le "Tanamannyoya" (pacte de sang) comme mécanismes de régulation des conflits et de cohésion sociale entre les différents groupes ethniques et sociaux.

 

C. L'Éducation comme Responsabilité Collective 

L'article 9 stipule que "l'éducation des enfants incombe à l'ensemble de la société. La puissance paternelle appartient en conséquence à tous".

 

D. La Liberté d'Expression et de Commerce 

La charte garantit la liberté d'expression, d'entreprise et de commerce, ainsi que la protection des étrangers et des ambassadeurs (Articles 24-25).

 

E. Le Respect des Étrangers 

L'article 24 dispose : "Ne faites jamais de tort aux étrangers" et l'article 25 précise : "Le chargé de mission ne risque rien au Mandé".

 

5. Transmission et Pérennité 

 

Bien que l'Empire du Mali ait disparu, la Charte du Kurukan Fuga continue de vivre à travers la tradition orale. Les termes de la charte et les rituels qui y sont associés sont transmis oralement, de père en fils, de manière codifiée au sein des clans Malinkés.

 

Pour perpétuer cette tradition, des cérémonies commémoratives annuelles de l'assemblée historique sont organisées dans le village de Kangaba, adjacent à la vaste clairière de Kurukan Fuga. Ces cérémonies sont soutenues par les autorités locales et nationales du Mali, en particulier par les autorités coutumières qui y voient une source de droit et un message d'amour, de paix et de fraternité transmis à travers les âges.

 

6. Reconnaissance Internationale 

 

En 2009, l'UNESCO a inscrit la Charte du Manden proclamée à Kurukan Fuga sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, reconnaissant ainsi sa valeur universelle exceptionnelle. Cette reconnaissance confirme la portée juridique et universelle de ce texte comme l'une des plus anciennes références concernant les droits fondamentaux.

 

La charte est citée comme référence dans certains articles juridiques actuels et a même servi de modèle aux constitutions modernes africaines. Elle continue de sous-tendre les valeurs et l'identité des populations concernées.

 

7. Les Témoins de l'Histoire 

 

La version actuelle des 44 articles a été officiellement proclamée à Kankan (Guinée) en mars 1998 lors d'un atelier régional organisé par l'Agence pour la francophonie et le CELTHO, réunissant griots, traditionalistes et communicateurs venus de Guinée, du Mali, du Sénégal et du Burkina Faso. Parmi les participants figuraient des membres de la famille Kouyaté, gardiens traditionnels de l'histoire de l'Empire du Mali.

 

Conclusion 

La Charte du Kurukan Fuga représente un jalon majeur dans l'histoire des droits humains et de la gouvernance démocratique. Élaborée en 1236 par Soundiata Keïta et l'assemblée des sages du Mandé, elle établit des principes de justice sociale, de respect de la dignité humaine, de protection de l'environnement et de gouvernance inclusive qui restent d'une actualité remarquable.

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Plus qu'un simple document historique, la Charte du Kurukan Fuga est un testament vivant de la sophistication juridique et philosophique de l'Afrique médiévale. Elle démontre que les concepts de droits humains, de démocratie et d'État de droit ne sont pas des importations occidentales, mais des valeurs universelles qui ont émergé indépendamment dans différentes civilisations.

 

Pour la plateforme KOFA, valoriser ce patrimoine documentaire, c'est contribuer à la réappropriation et à la diffusion d'une mémoire africaine précise, fière et documentée, et rappeler au monde entier la contribution majeure de l'Afrique à l'histoire universelle des droits humains et de la gouvernance.

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